dimanche 3 septembre 2017

Monsieur Sexe, le mythe du progrès psychologique

Charles Danten

Préambule : dans le vocabulaire politique, l'expression « millénarisme » peut servir à désigner, de manière métaphorique, une forme de doctrine aspirant à une révolution radicale, qui aboutirait à la mise en place définitive d'un ordre social supposé plus juste, et sans commune mesure avec ce qui a existé jusqu'à présent, une sorte de Jardin d'Eden (1).



***
Selon la théorie de Charles Darwin, l’évolution n’a pas de direction ou de but prédéfini. À la suite de mutations génétiques, il se crée de nouvelles formes de vie qui se reproduisent mieux que leurs ascendants, parce qu’elles sont mieux adaptées aux conditions environnementales du moment. Éventuellement, ces descendants modifiés au hasard des mutations finissent par occuper l’ensemble du territoire et former l’essentiel de la population.

L’accumulation successive de variations tire l’ensemble, passivement, dans une direction donnée, sans sélectionneur, de façon automatique. En d’autres mots, il se crée un vide, un espace vacant, tout de suite occupé, de façon fortuite, par la forme de vie la mieux adaptée aux conditions du moment. L’évolution opère silencieusement, par tâtonnements, par avancées et reculs successifs, petit à petit, sans effort et sans heurts ni souffrances pour les espèces qui disparaissent (2).

Ce n’est pas le plus fort, au sens où nous l’entendons habituellement, qui finit par s’imposer, mais le mieux adapté aux conditions du moment. Avec la disparition des dinosaures, par exemple, les mammifères, pourtant plus petits et beaucoup moins forts physiquement, ont pu se multiplier et occuper l’ensemble du territoire, uniquement parce qu’ils avaient désormais toute la place. Dans d’autres circonstances, notre espèce n’existerait sans doute pas. Jusqu’à preuve du contraire, l’émergence de la singularité humaine est due au simple hasard.

La complexité anatomique, physiologique et neurologique peut par ailleurs s’accroître au cours de l’évolution, mais le contraire est aussi vrai. Les parasites, par exemple, qui vivent aux crochets de leur hôte, ont évolué de la complexité à la simplicité en perdant, entre autres, leurs appendices de locomotion. Cela n’empêche pas ces formes néoténiques d’avoir fort bien « réussi », selon des critères strictement biologiques.

Peut-être plus surprenant encore, le succès des espèces les plus résistantes, les plus diversifiées, les mieux adaptées et les plus nombreuses, bref les plus réussies d’un point de vue biologique, est caractérisé par une absence d’évolution. C’est le cas des bactéries qui, même si elles sont en constante mutation, n’ont pratiquement pas changé depuis 3 500 millions d’années (en comparaison, notre espèce a surgi dans sa forme actuelle, il y a à peine 200 000 à 300 000 ans) (3).

Le monde ne se définit pas uniquement par les plantes et les animaux. Le biotope, c’est-à-dire la masse vivante de la planète, est majoritairement composé de bactéries. Ces microorganismes occupent toutes les fissures de l’écorce terrestre, partout où il y a de l’eau, jusqu’à des dizaines de kilomètres de profondeur. Elles vivent même dans les glaces, les déchets radioactifs des usines nucléaires, les sources thermales, les cratères volcaniques, à des températures supérieures au point d’ébullition, ainsi que dans les fonds marins, à des profondeurs abyssales. Ces êtres se nourrissent, entre autres, de pétrole, de soufre, de méthane, voire de métal. Notre corps, les animaux et les plantes hébergent des milliards de ces organismes élémentaires. Il y a plus de bactéries dans l’intestin d’un seul individu qu’il n’y a eu d’humains dans toute l’histoire. Même les constituants cellulaires de notre corps, celui des autres animaux et des plantes, sont des amalgames de bactéries. Ce sont ces microorganismes qui définissent les caractéristiques biologiques de la planète (4). Et tout ce monde bactérien est complètement insensible à ce que nous, pauvres humains, pouvons faire en surface.

Même si nous faisions disparaître 90 % des espèces vivantes, que ce soit par une guerre nucléaire, la pollution, le changement climatique ou la destruction des habitats, les bactéries continueront à se multiplier et à créer de nouvelles formes de vie. Nos déchets deviendront les substrats de ces nouvelles espèces, mieux adaptées à la réalité du moment, et dont nous aurons favorisé l’éclosion. Si nous venons à disparaître, notre passage sur terre quelques millions d’années plus tard, une poussière sur l’échelle géologique du temps, sera complètement oblitéré. La vie est bien plus forte que nous. La terre n’est nullement en danger. Si quelqu’un risque d’y laisser sa peau, c’est bien Homo sapiens sapiens, ce petit prétentieux qui se prend pour un Dieu.

Naturellement, pour une personne élevée dans le dogme chrétien, juif ou musulman ce qui vient d’être décrit est du charabia. Le problème se situe notamment dans l’emploi malheureux du terme « évolution ». Traditionnellement, ce mot évoque un changement progressif vers une fin plus accomplie qu’au départ et prédéfinie par un mode d’emploi quelconque. Et c’est précisément le problème. « Pour plusieurs personnes, constate l’historien de la science, Thomas Khun, l’abolition d’un type d’évolution téléologique (évolution vers une fin plus stable et prédéterminée) est l’aspect le plus incompréhensible, contradictoire et indigeste de la théorie de Darwin (5). »

S’ils ne la rejettent pas totalement, bon nombre de gens ont tendance à plaquer sur cette théorie leur propre interprétation du monde, selon la doxa socialiste ou communiste des mondialistes, par exemple. Dès lors, l’évolution, notamment celle de notre espèce, est généralement perçue comme un long chemin de Damas du plus simple au plus complexe, du singe à l’homme, du sauvage au civilisé, de la violence à la non-violence, du désordre à l'ordre, de l'injustice à la justice, de la méchanceté à la bonté, de la guerre à la paix. Ce mythe du progrès psychologique, en d'autres mots, le millénarisme, déforme notre vision du monde en nous faisant croire qu’à force de se raisonner l’humanité va réaliser, tôt ou tard, son idéal humain.

Or, en relisant les livres anciens, on prend conscience que tout a déjà été dit et que les problèmes d’aujourd’hui sont plus ou moins ceux d’hier. Les artistes de l’art rupestre des grottes de Lascaux, les hommes de l’antiquité, ceux du moyen âge et de l’ère moderne et postmoderne sont essentiellement identiques psychologiquement.

Sous un verni plus ou moins épais, l’homme est toujours esclave des pulsions qui se sont modelées au cours des millions d’années où il a vécu dans l’Environnement évolutif de nos ancêtres. Comme le dit Steven Pinker, de l’Université Harvard, « 99,9 % de notre évolution a eu lieu dans la nature » (6). Sur une échelle de 24 heures, cette période représente 23 heures et 59 minutes. C’est à cette époque que se sont forgés par sélection naturelle nos instincts. Or, dix mille ans de civilisation, soit une minute sur cette même échelle de 24 heures, ont très peu de poids dans la balance. Aucun mode d’emploi n’est plus fort que celui de la nature. 

« Ainsi les quelques siècles de civilisation, après la découverte du feu, dont nous sommes si fiers, souligne Maurice Mathis l’auteur de, La vie des poux, ne sont-ils qu’un laps de temps infime au regard des immenses époques géologiques au cours desquelles nous avons peu à peu évolué, portant au plus profond de nous-mêmes les inscriptions d’un passé prodigieux. Tant que l’homme n’aura pas déchiffré ces inscriptions, tant qu’il n’aura pas pris une entière conscience de tous ces éléments déposés en lui-même, comme des laves ardentes et mal éteintes, il ne se comprendra pas. (7) »

Le progrès psychologique, le millénarisme ou le Darwinisme social ou moral, que tous les bien-pensants de la terre poursuivent avec un entêtement catastrophique pour notre espèce, est une illusion, une chimère, une utopie. On n’efface pas son animalité aussi facilement en suivant un mode d’emploi de son invention. Nous sommes des êtres reptiliens, nos instincts sont inscrits pour toujours dans nos neurones. Sous un vernis culturel plus ou moins épais, la vie pour la plupart d’entre nous est comme elle a toujours été depuis que l’humanité est sortie de l’état de nature : une lutte impitoyable contre les instincts, un périple inéluctable vers la mort ponctué ici et là par quelques giclées de bonheur.

Prenez, par exemple, l’anecdote suivante tirée du livre, Petichism, de la sociologue américaine, Kathleen Szasz (8). Cette histoire m’a bouleversé sans doute parce que je redoute moi-même la violence qui m’attend peut-être, en fin de vie, lorsque je ne serais plus bon à rien. J’ai vu à la télévision un reportage sur ces vieux qui sont martyrisés, la plupart du temps par des proches, un conjoint, une sœur, une fille ou un fils. Imaginez. Pour cette raison entre autres, n'en déplaise à John Lennon, George Soros, Justin Trudeau et à tous leurs clones mondialistes, par exemple, je doute fort que la culture puisse vaincre la nature. Nous le saurions autrement… depuis le temps. Chassez le naturel et il revient toujours au galop.

Voici donc cette anecdote qui fait le pont entre les années soixante et aujourd’hui et entre la réalité et l'idéal. J’ai appelé cet article « Monsieur Sexe » parce que je trouve que ce nom sied bien à Monsieur S, le personnage principal :

« À 60 ans, Monsieur S. perdit sa femme après trente ans de mariage, au moment précis où ses infidélités répétées ne nuisaient presque plus à la quiétude de son couple. L‘année suivante, à peine remis de son deuil, il s’éprend d’une veuve dix ans plus jeune que lui, qu’il refuse de marier pour rester libre. À 65 ans, il prend sa retraite avec une bonne pension, tout en continuant à toucher un salaire d’appoint en travaillant à temps partiel comme comptable. Fier de sa personne et toujours aussi bon vivant, il tenait son logement à carreau, lisait, écoutait de la musique, regardait la télévision et, comme passe-temps, se mit à cuisiner. Il invitait régulièrement sa fille et ses petits enfants à des repas gastronomiques préparés avec soins. Il adorait faire des cadeaux. Monsieur S. était un homme heureux, généreux, aimé et respecté autant par sa maîtresse que sa famille.

À l’âge de 70 ans, il vécut coup sur coup deux drames qui allaient changer sa vie, considérablement : sa maîtresse mourut d’un cancer et sa vue commença à décliner, rapidement. Or, comme il ne pouvait plus travailler, lire ou regarder la télévision, il adopta une petite chienne à la SPCA locale pour meubler sa vie soudainement devenue mortellement ennuyeuse. Il traitait Lila, un bâtard tout ce qu’il y a de banal, avec autant de considération et d’affection qu’il avait eue pour sa femme et sa maîtresse. Et c’est peu dire. Lila couchait à côté de lui dans son lit et mangeait ses repas à la table, dans une assiette, assise sur une chaise. Sa fille se moquait de sa nouvelle «conquête » alors que ses enfants l’adoraient.

Peu de temps après, la vue de Monsieur S. se détériora davantage, au point de lui faire perdre son autonomie. Comme sa pension était devenue insuffisante pour payer les frais additionnels entraînés par une assistance d’appoint, il tomba du jour au lendemain dans la précarité. C’est à ce moment-là que sa fille a insisté pour qu’il déménage chez elle, en lui offrant une chambre et une sale de bain personnelle. Il accepta, mais à contrecœur, à la seule condition que sa chienne Lila puisse l’accompagner.

Avant longtemps, l’attitude de sa fille changea du tout au tout. Elle commença à le traiter comme un « vieux », lui dictant ses quatre volontés, exactement comme elle faisait avec ses enfants. Inconsciemment, mais systématiquement, elle se mit à détruire l’amour propre de son père. 

Dans un premier temps, l’accès à la cuisine lui fut interdit même si cuisiner était encore l’une des occupations préférées de Monsieur S. Elle lui interdisait d’écouter de la musique tard dans la nuit, même s’il était insomniaque depuis toujours. Elle empêchait ses enfants de le fréquenter pour les protéger de ses idées qu’elle trouvait « bizarres », notamment son intérêt « immoral » pour les femmes. À table, lorsqu’il tentait de se joindre à la conversation, elle s’impatientait. Désabusé par l’attitude de sa fille, Monsieur S. prit l’habitude de manger seul dans sa chambre avec Lila, mais plus du tout dans les mêmes conditions, car sa fille ne voulait pas que la chienne s’asseye sur une chaise. Elle mit fin à ses promenades avec Lila et ses petits-enfants le jour où elle apprit que ces derniers avaient vu Lila se faire accoupler par un chien du voisinage, épisode qu’ils avaient trouvé non seulement excitant, mais drôle à mourir de rire. Quand Lila manifesta des signes de gestation, elle ordonna à son père de la donner ou de la faire détruire.

Entre-temps, Monsieur S, maintenant âgé de 75 ans, était devenu un vieil homme émacié aux mains tremblantes pouvant à peine ouvrir la bouche. Il commença à laisser tomber des objets et à se salir avec sa nourriture qu’il laissait tomber sur lui. En robe de chambre et en pantoufles à longueur de journée, hirsute, il restait assis en chuchotant des mots doux à Lila. À chaque fois qu’on entrait dans sa chambre sans frapper, il avait l’air tellement coupable que sa fille voulut savoir pourquoi. Elle prit donc l’habitude de rentrer dans sa chambre à l’improviste en espérant le prendre la main dans le sac. Un beau jour, surprise, elle le prit la main sur son pénis en train de se masturber sous les yeux de Lila qui le fixait du regard.

Folle de rage, elle traita son père de vieux cochon, l’accusa d’avoir des relations sexuelles avec un chien, en profita pour se vider le sac de tous les ressentiments refoulés depuis l’enfance lorsque sa mère lui confiait dans les menus détails les aventures amoureuses de son père. Deux heures plus tard, en dépit des implorations de son père, elle amena Lila à la SPA pour la faire détruire.

Quand elle est revenue, anxieuse et la conscience mauvaise, elle trouva son père lavé, rasé de près, habillé et le visage animé et souriant. Il lui dit qu’il sortait faire une promenade. « Enfin, lui dit-elle, après avoir végété pendant des mois, tu agis comme un être humain normal. »

Monsieur S. n’est pas allé bien loin. Il a prit l’ascenseur jusqu’au douzième étage, et sans hésiter… se jeta dans le vide, par la fenêtre du couloir.  »(9

Références

1. « Le millénarisme ». Wikipédia, l'Encyclopédie libre.
2. Richard Dawkins (2009). The greatest show on earth. The evidence for evolution. Free Press.
3. Lynn Margulis (1997). Slanted Truths. Essays on Gaia, Symbiosis, and Evolution. Copernicus.
4. Ibid.
5. Thomas S. Kuhn (1996). The structure of scientific revolution. The University of Chicago Press.
6. Steven Pinker (1997). How the mind works. Norton.
7. Maurice Mathis (1955). La vie des poux. Librairie Stock.
8. Kathleen Szasz (1964). Petichism. Hutchison.
9. Ibid.